Les Mystères de la jungle noire
Cycle Sandokan, par Emilio Salgari
Traduction de Georges Fernandes, Athelis Éditions
Les Mystères de la jungle noire s’ouvre sur une promesse que le feuilleton tient jusqu’au bout : celle d’une aventure sans temps mort. Dans les Sundarbans, le chasseur de serpents Tremal-Naik tombe amoureux d’Ada Corishant, une jeune Anglaise, et se retrouve face à la secte des Thugs, dont le chef, Suyodhana, règne sur une confrérie d’étrangleurs vouée à Kali. Accompagné de son serviteur Kammamuri et du tigre apprivoisé Darma, il traverse mangrove, pagodes cachées et villes coloniales dans une longue course-poursuite où rien n’est jamais tout à fait ce qu’il semble être.
Salgari écrit pour le feuilleton, et cela se sent à chaque chapitre. Les scènes sont courtes, les situations changent sans cesse et chaque fin de chapitre relance l’intrigue. Le lecteur n’a guère le temps de reprendre son souffle, et c’est voulu. La jungle, elle, n’est pas un simple décor : fauves, serpents et marécages menacent et protègent tour à tour, et font du paysage une véritable force dramatique. L’auteur n’a jamais visité l’Inde, mais il compense ce manque par une documentation abondante et surtout par une imagination d’une fécondité remarquable.
Le roman doit aussi beaucoup à son méchant. Suyodhana appartient à la famille des grands criminels du roman populaire, aux côtés du docteur Fu Manchu ou de Fantômas, et son charisme sombre comme son fanatisme donnent au héros un adversaire digne de lui. Tremal-Naik, de son côté, n’est ni un soldat ni un aristocrate, mais un homme de la jungle, solitaire, tout entier mû par la passion amoureuse. Ce choix, courant chez Salgari, déplace le centre de gravité du récit : le colonisé devient le protagoniste, et l’Européenne, l’objet de sa quête.
Il faut cependant lire ces pages avec le recul nécessaire. L’Inde de Salgari est celle que l’Europe du XIXᵉ siècle se représentait : mystérieuse, sanguinaire, peuplée de sectes et de rites occultes. La figure des Thugs en est l’illustration parfaite, bien plus fantasmée que documentée, et l’on y verra le témoignage d’un regard d’époque plutôt qu’une description fiable du pays. La psychologie des personnages reste sommaire : le héros loyal, l’héroïne en péril, le traître et le serviteur dévoué obéissent aux types du genre, et les coups de théâtre sont parfois invraisemblables. C’est la loi du feuilleton, et il faut s’y abandonner pour en goûter la saveur. On devine d’ailleurs, dans l’ensemble de l’œuvre, une sympathie réelle de l’auteur pour les peuples opprimés et une défiance envers l’ordre colonial britannique, mais le roman reste pris dans les représentations de son temps, et ces tensions se lisent d’autant mieux avec un regard contemporain.
Dans l’œuvre de Salgari, ce livre ouvre le versant indien du grand cycle des Pirates de la Malaisie. Tremal-Naik et Kammamuri y croisent le destin de Sandokan et de Yanez, les héros les plus célèbres de l’auteur, ce qui en fait un excellent point d’entrée avant de poursuivre vers les grandes batailles maritimes qui suivent. Salgari a durablement marqué la culture populaire italienne, bien au-delà de la littérature, puisque ses personnages ont inspiré le cinéma et la télévision. Il est resté bien moins connu en France, ce qui rend toute nouvelle traduction précieuse.
On n’y cherchera ni la profondeur psychologique de Conrad ni l’élégance de Stevenson. On y trouvera le plaisir pur du récit, la vitesse, le dépaysement et un vrai sens de l’image. Pour les amateurs de romans d’aventures classiques, pour ceux qui aiment redécouvrir les grands noms du feuilleton, et pour les lecteurs curieux de l’histoire des mentalités, c’est une lecture très recommandable. Elle plaira à ceux qui aiment Jules Verne, Mayne Reid, Gustave Aimard ou Paul d’Ivoi, et offre un document éclairant sur la manière dont l’Europe fantasmait l’Orient.



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