Lorenzaccio
— Lorenzaccio, Alfred de Musset (1834) —
La plus grande pièce du romantisme français
Écrite en 1834, la même année qu’On ne badine pas avec l’amour, Lorenzaccio est une œuvre hors norme, trop vaste, trop libre, trop ambitieuse pour la scène de son époque. Musset, blessé par l’échec cuisant de La Nuit vénitienne en 1830, choisit délibérément d’écrire pour la lecture seule — ce qu’il appelle un Spectacle dans un fauteuil. Cette liberté assumée vis-à-vis des contraintes théâtrales lui permet de composer un drame d’une ampleur shakespearienne, qui ne sera représenté pour la première fois qu’en 1896, trente-neuf ans après sa mort, avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre.
Florence comme miroir de la France
La pièce se déroule à Florence en janvier 1537. Le duc Alexandre de Médicis, tyran débauché et médiocre, règne sur la ville avec l’appui de Charles Quint et du pape. Son cousin Lorenzo — dit Lorenzaccio — s’est progressivement mué en compagnon de débauche du duc, sacrifiant sa réputation, ses idéaux et son âme dans un seul but : gagner suffisamment la confiance d’Alexandre pour pouvoir l’assassiner et rendre à Florence sa liberté républicaine.
Mais derrière ce décor renaissant, c’est bien la France de 1834 que Musset donne à lire. Les espoirs soulevés par les Trois Glorieuses de 1830 ont vite tourné court : la révolution n’a accouché que d’une nouvelle monarchie, celle de Louis-Philippe. La nostalgie des Florentins pour leur ancienne république fait écho aux désillusions des Français qui avaient cru à la promesse révolutionnaire. La Florence corrompue des Médicis est une métaphore transparente, et le lecteur de 1834 ne s’y trompe pas.
Lorenzo, le héros romantique impossible
Au cœur de l’œuvre se dresse la figure de Lorenzo, l’un des personnages les plus complexes et les plus fascinants de toute la littérature française. Ni héros, ni lâche, ni monstre, ni saint — Lorenzo est tout cela à la fois. Jeune homme studieux, admirateur des héros de l’Antiquité, il a choisi de se corrompre volontairement pour servir un idéal. Mais à force de jouer le débauché, il est devenu débauché. À force de porter le masque, il a perdu son vrai visage.
Lorsqu’il accomplit enfin son geste — le meurtre du duc —, il découvre avec horreur que rien ne change. Les grandes familles républicaines, trop lâches et trop passives, ne saisissent pas l’occasion. Florence ne se soulève pas. Un nouveau Médicis, Côme, prend aussitôt la place du tyran mort. Et Lorenzo, lui, se laisse plus ou moins tuer, comme si sa propre existence n’avait plus de sens une fois l’acte accompli. La question que pose Musset est vertigineuse : peut-on justifier un crime par l’idéal qui l’anime ? L’action individuelle peut-elle changer le cours de l’Histoire ? La réponse de Lorenzaccio est tragique et sans appel.
Un drame total
Musset puise à plusieurs sources pour construire cette œuvre monstre. Il s’inspire des chroniques historiques de Benedetto Varchi ainsi que d’une ébauche de scène historique que George Sand lui avait remise, intitulée Une conspiration en 1537. L’influence de Shakespeare est partout sensible — dans la construction en cinq actes, dans la multiplicité des personnages et des lieux, dans ce mélange du grotesque et du sublime que Victor Hugo avait théorisé dans sa Préface de Cromwell. Mais Musset va plus loin que ses modèles : il fait du doute, de la désillusion et de la corruption intérieure les véritables ressorts dramatiques de la pièce, là où Shakespeare encore croyait au geste héroïque.
Une œuvre pour l’éternité
Deux siècles après sa rédaction, Lorenzaccio n’a rien perdu de sa puissance. La question du rapport entre idéal et action, entre pureté et efficacité politique, entre l’individu et l’Histoire reste d’une brûlante actualité. Lorenzo, ce héros qui se perd pour tenter de sauver les autres, sans que les autres ne veuillent être sauvés, demeure l’une des figures les plus modernes et les plus troublantes de la littérature universelle.
Chef-d’œuvre absolu du romantisme français, Lorenzaccio est une pièce qui se lit comme un roman, se médite comme une philosophie, et hante longtemps après qu’on en a tourné la dernière page.




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