Les Liaisons dangereuses
— Les Liaisons dangereuses, Pierre Choderlos de Laclos (1782) —
Un officier d’artillerie et un chef-d’œuvre scandaleux
Rien ne semblait destiner Pierre Choderlos de Laclos à la littérature. Officier d’artillerie de carrière, homme de garnison et de fortifications, il commence la rédaction des Liaisons dangereuses en 1779, lors de son séjour sur l’île d’Aix, avec une ambition clairement formulée : faire un ouvrage qui sorte de la route ordinaire, qui fasse du bruit. Il y parvient au-delà de toute espérance. Publié en 1782 sous ses seules initiales, le roman connaît un succès immédiat — et un scandale immédiat. Une seconde édition est nécessaire dans les semaines qui suivent. Deux siècles et demi plus tard, le bruit n’est pas retombé.
La guerre par d’autres moyens
Le roman se compose de 175 lettres échangées entre les personnages d’une société aristocratique parisienne à la veille de la Révolution. Deux figures dominent et orchestrent tout : le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil, anciens amants devenus complices, qui mènent de front deux entreprises de séduction et de destruction. Valmont entreprend de conquérir la présidente de Tourvel, femme vertueuse et dévote, dont la résistance même est un défi à son orgueil. La marquise, elle, charge Valmont de corrompre la jeune Cécile de Volanges, tout juste sortie du couvent, pour se venger d’un ancien amant qui la prétend fiancée à cette innocente.
L’imaginaire militaire de Laclos imprègne profondément le roman. Valmont et Merteuil pensent et écrivent en stratèges : les êtres vertueux sont des places fortes à prendre, les sentiments des armes à retourner, les lettres des rapports de campagne. Le roman est une guerre — et comme toute guerre, elle finit par dévorer ceux qui l’ont déclenchée.
La lettre comme arme et comme piège
Le choix du roman épistolaire n’est pas un ornement formel : c’est le cœur même du dispositif. Chaque lettre est un acte, une stratégie, un masque. Le lecteur, placé dans la position troublante de celui qui lit une correspondance privée, reçoit simultanément les confessions des uns, les calculs des autres, et les naïvetés des victimes. Laclos pousse le procédé à sa perfection : il n’y a ni narrateur, ni jugement extérieur. Le piège est magistralement orchestré sans l’aide d’aucune voix directrice, laissant le lecteur seul face à la polyphonie machiavélique qui se déploie sous ses yeux.
Merteuil, ou la femme qui se fait elle-même
Si Valmont est le libertin flamboyant et séducteur, c’est la marquise de Merteuil qui constitue la figure véritablement subversive du roman. Femme dans une société qui l’assigne au silence et à la soumission, elle a choisi de retourner contre les hommes leurs propres armes. Dans la célèbre lettre 81, elle expose froidement comment elle s’est forgée seule, par l’observation, la lecture et la dissimulation, une éducation que la société refusait aux femmes. Là où Cécile de Volanges, enfant du couvent maintenue dans l’ignorance, devient une proie facile, Merteuil incarne la femme qui a décidé de ne plus l’être. Laclos, dans un geste paradoxal et moderne, fait de son personnage le plus dangereux du roman une féministe avant l’heure — tout en lui réservant une chute impitoyable.
La morale en question
La question de la morale des Liaisons dangereuses a agité les contemporains et n’a jamais cessé de diviser les lecteurs. Le roman se présente lui-même, dans son sous-titre, comme des lettres recueillies pour l’instruction de quelques autres — formule ironique qui feint de vouloir édifier le lecteur. Les deux libertins périssent à la fin : Valmont meurt en duel, Merteuil est défigurée par la petite vérole et ruinée. La morale est donc sauve — en apparence. Car Laclos ne se place jamais vraiment du côté de la vertu. Il se place du côté de la lucidité, ce qui est infiniment plus dérangeant.
Une œuvre intemporelle
Publié sept ans avant la Révolution française, Les Liaisons dangereuses est à la fois le sommet et le tombeau d’un monde : celui de l’aristocratie des Lumières, brillante, hypocrite et condamnée. Mais le roman déborde largement ce cadre historique. Il parle du pouvoir, de la manipulation, de l’éducation des femmes, du rapport entre la raison et les sentiments — autant de questions qui n’ont pas pris une ride. C’est pourquoi il continue, deux siècles et demi après sa publication, de fasciner, de déranger et d’être adapté sur toutes les scènes du monde.
Chef-d’œuvre absolu de la littérature française, Les Liaisons dangereuses reste l’un des romans les plus intelligents, les plus cruels et les plus beaux jamais écrits.




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