Dracula

Pourquoi nous avons retraduit Dracula

Note de l’éditeur sur la nouvelle édition française du roman de Bram Stoker, traduite par Georges Fernandes


Il y a des livres dont on hérite plus qu’on ne les lit. Dracula est de ceux-là. Tout le monde en France croit le connaître : un manteau, deux canines, un château, un accent. Le roman de Bram Stoker, publié en 1897, a été à ce point recouvert par ses adaptations — Murnau, Browning, Fisher, Coppola, et la longue cohorte des parodies — que le texte lui-même a fini par disparaître sous sa propre légende. C’est précisément pour cette raison que nous avons voulu y revenir. Faire entendre, en français, ce que Stoker a écrit, et non ce que cent ans d’imagerie ont raconté à sa place. Telle est l’ambition de cette nouvelle traduction, signée Georges Fernandes, qui paraît aujourd’hui chez Athelis Éditions dans un volume de cinq cent vingt-cinq pages au format 5 × 8 pouces.

Un projet de longue haleine

Retraduire un classique n’est pas une décision que l’on prend à la légère. Plusieurs versions françaises existent déjà, certaines anciennes, certaines plus récentes ; chacune a ses partisans et ses raisons d’être. Pourquoi en proposer une de plus ? Parce qu’aucune, à notre sens, ne rendait pleinement justice à ce que Dracula est en réalité : un grand roman polyphonique, beaucoup plus subtil et beaucoup plus moderne que sa réputation ne le laisse croire. Stoker n’a pas écrit un récit linéaire ; il a monté un dossier. Le livre est un assemblage de journaux intimes, de lettres, de télégrammes, d’articles de presse, de transcriptions de phonographe et de comptes rendus de bord. La vérité du roman ne se livre jamais d’un bloc : elle se reconstitue par fragments, comme les enquêteurs eux-mêmes — Jonathan Harker, Mina, le docteur Seward, Van Helsing — la reconstituent en croisant leurs notes. Cette structure documentaire, presque procédurale, fait toute la puissance du livre : on ne nous raconte pas le surnaturel, on nous en présente les pièces à conviction. Le vampire n’apparaît jamais que par traces, par déductions, par recoupements.

Or cette polyphonie exige une chose précise du traducteur : il faut tenir, pour chaque chapitre, parfois pour chaque page, une voix distincte. Le clerc de notaire de province ne parle pas comme la jeune femme cultivée qui sténographie, qui ne parle pas comme le savant hollandais à l’anglais cabossé, qui ne parle pas comme le garde-côte du Yorkshire au phrasé maritime. Stoker change de registre sans cesse, et beaucoup de traductions, soucieuses de cohérence ou d’efficacité, ont fini par aplanir ces différences. Notre parti pris a été inverse : conserver les écarts, accentuer les contrastes, faire entendre que ce livre est écrit à plusieurs mains fictives, et que c’est précisément cette pluralité de voix qui le rend si moderne.

Le grain victorien, sans concession

Le premier choix structurant de cette traduction tient en une phrase : nous n’avons pas modernisé. Là où la tendance contemporaine pousse à raccourcir les phrases, à fluidifier la syntaxe, à rendre la prose immédiate au lecteur d’aujourd’hui, nous avons préféré maintenir la cérémonie un peu lente du XIXᵉ siècle finissant. Le passé simple règne, comme il se doit. L’inversion stylistique est conservée. Le vocabulaire choisi a la juste vétusté : on « descend » à l’hôtel, on « monte en diligence », un homme est « avenant », une dame est « bien intentionnée », un repas est « fort excellent ». Ce n’est ni précieux ni muséal ; c’est exactement le ton qu’un Anglais bien éduqué de 1897 employait dans son journal de voyage, et c’est ce ton-là, transposé dans notre langue, qui rend possible le glissement progressif du familier vers l’inquiétant.

Car Dracula fonctionne ainsi, et c’est là tout son génie : la peur s’installe parce que la prose, d’abord, est sage. Le quotidien est calme, presque ennuyeux — un train en retard, une auberge, un dîner — et c’est dans cette tranquillité que l’horreur va pouvoir creuser son trou. Moderniser le rythme aurait été une trahison structurelle, parce que le rythme est le suspense. Stoker fait monter l’angoisse à la cadence d’un journal intime tenu chaque soir avant de dormir ; il fallait que le français, lui aussi, prenne le temps du soir.

Jonathan Harker, ou l’innocence méthodique

Le roman s’ouvre sur le voyage de Jonathan Harker à travers les Carpates. C’est un jeune clerc anglais envoyé par son cabinet régler une affaire immobilière avec un client transylvain. Il prend le train, descend dans les auberges, mange ce qu’on lui sert — du paprika, de la mamaliga, des aubergines farcies — et il note tout. C’est un personnage formidable parce qu’il n’a aucune imagination. Il observe les costumes paysans, il calcule la lenteur des chemins de fer orientaux, il prend des notes culinaires pour sa fiancée Mina. Ces parenthèses qu’il glisse dans son journal — « (Mémo. : en obtenir également la recette.) » — disent en une formule tout le personnage : un homme méthodique, prosaïque, gentil, parfaitement incapable de soupçonner ce qui l’attend. Quand la vieille logeuse de la Couronne d’Or se jette à ses genoux pour le supplier de ne pas partir, Harker note : « Tout cela était fort ridicule, mais je ne me sentais pas à l’aise. » L’humour involontaire de la formule, sa raideur d’employé britannique, est exactement ce que Stoker veut qu’on entende. Le lecteur sourit, et c’est ce sourire que le romancier veut obtenir, parce qu’il le rendra plus vulnérable aux pages qui suivent. Nous avons mis un soin particulier à préserver cette voix-là, qui est la première que rencontre le lecteur et qui l’emmène, à son insu, jusqu’à la trappe.

Faire parler le Comte

Vient ensuite le défi central : la voix du Comte. Dracula, en anglais, ne parle pas comme un Anglais. Sa langue est légèrement décalée, archaïsante, courtoise jusqu’à l’inquiétant, parfois étonnamment chaleureuse. Sa rhétorique de grand seigneur déchu, son orgueil de race, sa nostalgie guerrière — tout cela devait passer en français sans tomber dans la caricature gothique. Le Comte de cette traduction a l’éloquence ample et un peu théâtrale qui convient à un boyard transylvain : « Pourquoi, il n’y a pas un pied de sol dans toute cette région qui n’ait été enrichi du sang des hommes, patriotes ou envahisseurs. » Nous avons même conservé cette interjection « Pourquoi » en tête de phrase — calque direct du Why anglais, qui sonne étrangement à l’oreille française. C’est un parti pris assumé : on entend le calque, on entend l’étranger, on entend que ce personnage ne parle pas tout à fait notre langue. C’est un Comte qui pense en une autre langue et s’exprime dans la nôtre — comme il pense, dans le roman, dans une autre temporalité et s’exprime dans la nôtre. Effacer ce léger décalage, c’eût été normaliser un personnage que le texte construit précisément comme insituable.

Van Helsing, le casse-tête du traducteur

L’autre grand obstacle de toute traduction de Dracula, c’est Van Helsing. Le savant hollandais parle un anglais cabossé, plein de germanismes, d’inversions, de mots mal placés. Stoker s’amuse à le faire trébucher dans la langue avec une affection visible, et ce parler approximatif est, paradoxalement, le véhicule des plus belles phrases morales du livre. Le rendre en français est un exercice d’équilibriste : trop maladroit, le personnage devient ridicule ; trop lisse, il perd son humanité, sa singularité, et toute la chaleur que Stoker met en lui. Nous avons cherché — et, nous le croyons, trouvé — la voie médiane. « Vous êtes béni dans votre femme. » « Voilà ! Vous êtes physionomiste. » « Mein Gott ! Mein Gott ! Si tôt ! si tôt ! » Le bon docteur garde ses germanismes, ses élans pieux, ses formules à demi traduites. L’éloge qu’il fait de Mina — « Elle est l’une des femmes de Dieu, façonnées par Sa propre main pour montrer à nous hommes et à d’autres femmes qu’il y a un paradis où nous pouvons entrer » — sonne juste : la grandiloquence biblique, le « à nous hommes » au lieu de « à nous, les hommes », c’est exactement le grain Van Helsing. Ni clownesque, ni neutralisé. Le lecteur français entendra, comme l’anglais, un homme dont la langue trébuche mais dont la pensée vole haut.

Mina et Lucy, la modernité oubliée

On parle peu, à propos de Dracula, de la modernité de ses femmes. C’est l’une des choses qui nous tenait le plus à cœur de faire entendre. Mina Murray est l’un des grands personnages féminins de la littérature victorienne tardive : intelligente, cultivée, sténographe, dactylographe, tenant le journal qui finira par sauver le groupe ; c’est elle qui, à la fin du roman, organise les renseignements et permet la traque. Lucy Westenra, plus légère, plus rieuse, est aussi plus exposée — elle sera la première proie. Les deux voix devaient se distinguer nettement : l’une posée, observatrice, presque journalistique ; l’autre vive, mondaine, drôle, profondément aimante.

La scène où Mina écoute les confidences du vieux M. Swales sur la jetée de Whitby — un vieil homme du peuple qui sait sa mort proche et veut s’expliquer — est un sommet du roman. Nous l’avons traduite avec une délicatesse particulière. Le parler du vieux marin, mêlé de fatalisme et d’humour noir, devait glisser en français sans le moindre artifice : « Nous autres vieux, qui sommes un peu désemparés, et qui avons un pied dans la tombe, n’aimons pas tout à fait à y penser. » Tout y est : la rugosité, la tendresse, le rythme parlé. Mina, elle, écrit comme une jeune femme qui pense — ce qui est encore rare en 1897 et que le français devait restituer sans condescendance. Là encore, c’est en respectant les écarts de voix que l’on respecte le projet de Stoker.

Le travail invisible

Une traduction n’est pas seulement un texte ; c’est aussi un objet. Cinq cent vingt-cinq pages au format 5 × 8 pouces, c’est un volume qui doit tenir dans la main, que l’œil doit pouvoir parcourir sans fatigue, où la justification doit être assez serrée pour ne pas dilapider l’espace, mais assez aérée pour respirer. Nous avons accordé à la mise en page un soin que nous croyons rare aujourd’hui : coupure des mots maîtrisée, en-têtes de chapitre en début de page, italiques préservés là où ils doivent l’être (les mots étrangers, les titres de journaux, les noms de bateaux), ponctuation française rigoureuse — espaces insécables avant les ponctuations doubles, guillemets à la française, tirets cadratins pour les incises. C’est l’invisible socle sur lequel repose toute lecture, et c’est aussi notre signature d’éditeur. Un livre que l’on ne peut pas lire physiquement n’est pas un livre.

Pourquoi Dracula, pourquoi maintenant

Reste la question que l’on pourrait nous poser : pourquoi ce livre, et pourquoi aujourd’hui ? La réponse tient en une intuition. Dracula est plus complexe, plus inquiétant, plus politique aussi qu’on ne le dit. C’est un livre sur la peur de l’étranger qui pénètre l’Empire, sur la circulation des marchandises et des corps à l’âge industriel — Dracula achète une propriété à Londres par notaire interposé, expédie sa terre natale en caisses, voyage par train et par bateau, comme toute marchandise impériale. C’est un livre sur l’angoisse sexuelle d’une époque qui découvre Freud sans encore l’avoir nommé. C’est un livre sur la science qui croit avoir tué les superstitions et doit s’allier à elles pour survivre. C’est aussi, et peut-être surtout, un grand livre sur l’amitié, la loyauté, le deuil. Quincey Morris, le Texan, meurt en tuant le monstre, et Stoker ne l’oublie pas : l’enfant de Mina et Jonathan portera son prénom. Toutes ces strates, qu’une lecture pressée laisse passer, demandent une traduction qui prenne le temps de la phrase.

À l’heure où les classiques se déversent en flots numériques sans soin ni ponctuation, à l’heure où chacun croit avoir lu Dracula parce qu’il en a vu trois films, nous avons voulu remettre le livre lui-même entre les mains des lecteurs francophones. Un beau livre, lisible, durable, traduit avec patience. C’est notre métier, et c’est aussi notre conviction : il y a, pour chaque grand texte, un moment où il faut le rendre à sa langue d’accueil avec un soin renouvelé. Pour Dracula, ce moment est venu.

Refermez le livre. Le Comte est rendu à sa nuit. Il y attend, comme il a toujours attendu, le prochain lecteur — le vrai, celui qui voudra bien le lire au lieu de le reconnaître.

Athelis Éditions


Bram Stoker, Dracula, traduit de l’anglais par Georges Fernandes, Athelis Éditions, 525 pages, ISBN 9798257132537. Disponible sur Amazon.

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