Les trois Mousquetaires de Alexandre Dumas

Pourquoi nous rééditons Les Trois Mousquetaires

Note de l’éditeur sur le grand roman d’Alexandre Dumas, paru en feuilleton en 1844 et toujours plus regardé que lu


Il y a des livres dont la gloire les protège mal. Les Trois Mousquetaires en est l’exemple le plus saisissant. Tout le monde, en France, sait qu’il existe. Tout le monde connaît la devise. Tout le monde a en tête une silhouette : un Gascon en chapeau à plume, trois compagnons à l’épée vive, une Milady en robe noire, un cardinal en pourpre. Tout le monde a vu un film, deux films, dix films — il y en a près de deux cents recensés depuis le début du cinéma, sans compter les séries, les bandes dessinées, les opérettes, les ballets, les jouets, les publicités. Et pourtant, qui l’a lu ? Qui l’a vraiment lu, Les Trois Mousquetaires, de la première à la dernière page ? Beaucoup moins de monde qu’on ne le pense, et c’est une injustice culturelle que nous avons voulu réparer. C’est pour cette raison que nous proposons aujourd’hui chez Athelis Éditions une nouvelle édition de ce monument, dans la mise en page soignée que nous appliquons à tous nos classiques.

Un roman né dans le feuilleton

Les Trois Mousquetaires paraît dans Le Siècle, en feuilleton, de mars à juillet 1844. La date est essentielle pour comprendre le livre. À cette époque, le roman-feuilleton est l’art populaire majeur : on l’attend, on le découpe, on le colle dans des cahiers, on en discute le lendemain au café et au bureau. Eugène Sue vient de bouleverser Paris avec Les Mystères de Paris. Balzac livre ses chapitres au journal entre deux dettes. Dumas, lui, va inventer le rythme de l’aventure moderne : un chapitre court, une scène, une réplique qui claque, un suspense en fin de livraison, et au lendemain. C’est pour cette mécanique que le livre a été écrit, et c’est ce qui explique sa lecture si fluide encore aujourd’hui : il a été conçu pour ne jamais ennuyer son lecteur, et il y parvient page après page, près de deux siècles plus tard.

Il faut dire un mot du compagnon de l’ombre, Auguste Maquet, qui aida Dumas à documenter et charpenter le roman — comme il l’aida pour beaucoup d’autres. La querelle de paternité a fait couler beaucoup d’encre au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, et les chercheurs aujourd’hui s’accordent sur une répartition simple : Maquet apportait les fiches, l’érudition historique, parfois des trames ; Dumas mettait le souffle, le dialogue, le mouvement, le génie de la phrase qui claque. C’est exactement ce qu’on appelle, dans une autre industrie, un atelier de maître. Cela n’enlève rien à Dumas — au contraire. Le grand romancier n’est pas celui qui fait tout seul, c’est celui dont la voix s’impose à tout ce qu’il touche. Et la voix de Dumas, dans Les Trois Mousquetaires, est partout.

L’argument, pour ceux qui croient le connaître

Avril 1625. Un jeune Gascon de dix-huit ans, monté sur un cheval jaune ridicule, arrive à Paris avec quinze écus en poche, une lettre de recommandation, et le rêve d’entrer dans la compagnie des mousquetaires du roi Louis XIII. Il s’appelle d’Artagnan. Avant même d’avoir traversé la moitié de la capitale, il se sera battu en duel avec trois mousquetaires en titre — Athos, Porthos, Aramis — qui deviendront ses amis pour la vie. Ils vont être pris dans une affaire d’État qui mêle la reine Anne d’Autriche, le duc de Buckingham, le cardinal de Richelieu, ses agents (le comte de Rochefort, l’inquiétante Milady de Winter), et une histoire de ferrets de diamants qu’il faut aller récupérer à Londres avant qu’un bal ne révèle l’infidélité de la reine. Voilà pour le premier tiers. La suite est plus sombre, plus cruelle, plus belle aussi. Milady, blessée, va dérouler une vengeance qui mènera à l’un des plus grands moments du roman noir français — un procès à huis clos, dans une nuit d’orage, sur les bords de la Lys.

Ce résumé tient en quelques lignes. Le livre, lui, en fait beaucoup plus. Et chaque page mérite son tour.

Bien plus qu’un roman de cape et d’épée

C’est là le grand malentendu. À force de ranger Dumas au rayon « littérature de jeunesse » et « cape et épée », on a fini par oublier ce qu’est vraiment ce livre. Les Trois Mousquetaires n’est pas un divertissement enfantin. C’est un roman politique, un roman moral, un roman noir, un roman d’apprentissage, et l’un des grands romans sur l’amitié masculine de la littérature française. Roger Nimier a eu cette formule juste : « Les Trois Mousquetaires… notre seule épopée depuis le Moyen Âge. » C’est exactement cela. Une épopée, c’est-à-dire un récit où des hommes accomplissent des actions plus grandes qu’eux pour des causes qui les dépassent, et où le destin, l’honneur, l’amour, la mort prennent les visages que la vie ordinaire ne leur donne jamais.

Dumas y peint quatre figures qui sont, au fond, quatre conceptions de l’existence. Athos, c’est la grandeur tragique : un homme qui a tout perdu et qui survit par la dignité, par l’alcool, par le silence. Sa révélation tardive — il a été l’époux de Milady, il a cru la pendre lui-même de ses mains pour le crime qu’elle avait commis — est l’un des sommets noirs du roman. Porthos, c’est la vitalité pure : la force, l’appétit, la vanité innocente, le bonheur d’exister. Aramis, c’est l’ambiguïté : mousquetaire qui rêve d’être abbé, abbé qui ne renonce jamais à ses femmes, homme double dont l’avenir, dans les tomes suivants, sera celui d’un général de la Compagnie de Jésus. Et d’Artagnan, c’est l’apprentissage : un jeune homme qui arrive avec rien et qui va tout apprendre — l’amitié, l’amour, la trahison, la guerre, le pouvoir. Le roman est aussi son éducation sentimentale et morale, et c’est pourquoi il continue de parler à chaque génération de lecteurs qui entrent dans la vie.

Milady, ou la modernité du roman

S’il fallait défendre un seul personnage du livre devant un lecteur sceptique, ce serait Milady. C’est l’une des plus grandes figures féminines du XIXᵉ siècle français, et l’une des plus dérangeantes. Belle, intelligente, séductrice, d’une cruauté absolue, manipulatrice de génie, marquée par une fleur de lys au fer rouge sur l’épaule, elle traverse le roman comme une force noire que rien ne peut arrêter. Elle séduit son geôlier Felton et le retourne contre Buckingham en quelques jours de captivité, par la seule puissance de sa parole et de sa présence — c’est une scène prodigieuse, qui n’a rien à envier aux grandes pages de Stendhal. Elle empoisonne Constance Bonacieux, l’amour de d’Artagnan, dans un dernier geste froid. Elle finira jugée, sous la pluie, par les quatre amis et le bourreau de Lille. Cette scène, l’une des plus connues de la littérature française, n’est pas un coup de théâtre : c’est une vraie tragédie, qui pose la question terrible que tout grand roman doit poser un jour — à partir de quel moment a-t-on le droit de faire justice soi-même ? Dumas ne tranche pas. Il regarde. Et c’est ce regard, posé sur Milady jusqu’à la fin, qui fait du livre bien autre chose qu’un divertissement.

Une langue qui galope

L’un des plaisirs immédiats de la lecture de Dumas, c’est sa langue. Elle est rapide, claire, élégante sans pose, drôle quand il faut, grave quand il faut. Sainte-Beuve, qui n’était pas un admirateur facile, le concédait : Dumas a « ce récit léger qui court sans cesse et qui sait enlever l’obstacle et l’espace sans jamais faiblir ». La phrase de Dumas n’a pas de plis. Elle va. Elle ne s’arrête pas pour s’admirer. Elle ne pose pas. Elle raconte. C’est exactement ce qui manque à beaucoup de romans contemporains et c’est ce qui rend la lecture des Trois Mousquetaires si étonnamment moderne : on ouvre le livre, on entre dans la première scène, et on ne sort plus. Le rythme est celui d’une lecture continue, qui peut être avalée en quelques jours d’été ou savourée chapitre par chapitre, comme on prenait jadis le feuilleton du matin.

Les dialogues sont à eux seuls une école. Dumas est l’un des plus grands dialoguistes de notre langue. Ses répliques se citent sans qu’on le sache : « Tous pour un, un pour tous », bien sûr, mais aussi cent autres formules qui sont entrées si profondément dans la culture française qu’on les croit anonymes. C’est cela, un classique : un livre dont les phrases nous appartiennent avant même que nous l’ayons lu.

L’Histoire en arrière-plan, le roman au premier plan

Les Trois Mousquetaires est aussi un grand roman historique, et c’est l’une des raisons pour lesquelles Dumas a marqué la mémoire collective française au-delà de la littérature. Le règne de Louis XIII, la figure colossale de Richelieu, le siège de La Rochelle, la guerre contre les protestants, la cour, l’assassinat de Buckingham — tout cela est traité avec un sens du tableau qui fait du lecteur un témoin. Dumas se disait lui-même « divulgateur » plutôt qu’historien, et c’est juste : il prend des libertés, il condense, il invente, il déplace une date d’une décennie quand cela sert son récit. Mais il fait sentir une époque comme aucun manuel scolaire ne saura jamais le faire. Beaucoup de Français n’ont jamais aimé le XVIIᵉ siècle autrement que par lui — et c’est peut-être le plus beau service qu’un romancier puisse rendre à son pays.

Le personnage historique de Charles de Batz de Castelmore, le vrai d’Artagnan, capitaine-lieutenant des mousquetaires du roi sous Louis XIV, méritait bien sa résurrection romanesque. Dumas s’est appuyé sur des mémoires apocryphes du XVIIᵉ siècle (les fameuses Mémoires de M. d’Artagnan de Courtilz de Sandras), il en a tiré le squelette, et il a soufflé sur les os pour les faire vivre. C’est tout l’art du romancier historique : transformer un nom dans une chronique en un homme qu’on n’oublie plus.

Pourquoi le rééditer aujourd’hui

Comme pour tous les classiques que nous publions, la question est légitime : pourquoi une nouvelle édition d’un texte que l’on trouve gratuitement sur Wikisource, sur Gallica, dans des collections de poche par dizaines ? Notre réponse est toujours la même : un livre n’est pas seulement un texte, c’est aussi un objet, une mise en page, une typographie, un confort de lecture. Nous avons composé cette édition avec le soin que nous portons à chacune de nos productions : justification rigoureuse, coupure des mots maîtrisée, ponctuation française respectée — espaces insécables avant les ponctuations doubles, guillemets à la française, tirets cadratins pour les incises et les dialogues — italiques préservés, en-têtes de chapitre en début de page. Les Trois Mousquetaires est un livre long, et la lisibilité n’y est pas une option : c’est la condition même pour qu’on en finisse la lecture.

Il y a aussi une raison plus profonde. Dumas, comme tant de grands écrivains français, est en train de glisser doucement hors du champ de lecture des nouvelles générations. On le voit beaucoup, on le lit peu. On regarde les adaptations, on rate le livre. Or Les Trois Mousquetaires, c’est le moment où la prose française du XIXᵉ siècle a touché le plus grand public sans rien céder de son ambition. C’est une porte d’entrée idéale dans la grande littérature de cette époque — pour un adolescent qui découvre le plaisir de lire, pour un adulte qui veut renouer avec la fiction longue, pour un lecteur étranger qui apprend notre langue. Le rééditer, c’est lui redonner sa chance d’être trouvé sur une table de salon, offert à Noël, glissé dans une valise d’été, retrouvé dans une bibliothèque familiale.

Pour qui

Ce livre est pour tout le monde, et c’est bien là sa force. Il est pour le lecteur de quatorze ans qui va vibrer aux duels et tomber amoureux de Constance et trembler devant Milady. Il est pour le lecteur de quarante ans qui va y retrouver, plus sombre qu’il ne l’avait perçu enfant, une méditation sur l’amitié, sur la perte, sur le pouvoir. Il est pour le lecteur de soixante-dix ans qui va y entendre, derrière la grande mécanique romanesque, l’écho d’une langue française qu’on n’écrit plus tout à fait ainsi. Il est pour les amateurs d’histoire, pour les amoureux du XVIIᵉ siècle, pour ceux qui veulent comprendre d’où vient une bonne moitié de notre imaginaire collectif. Il est aussi, et peut-être surtout, pour ceux qui croient l’avoir lu et ne l’ont jamais ouvert — ils découvriront, avec une émotion intacte, qu’aucun film ne leur avait jamais raconté ce livre-là.

Refermez le volume. Les quatre amis sont rentrés à leurs garnisons. Athos retourne à son silence, Porthos à ses appétits, Aramis à ses ambiguïtés, d’Artagnan à sa carrière qui ne fait que commencer — car les trois suites les attendent. Mais c’est ici, dans ces premières pages, que tout s’est joué : l’amitié scellée, l’épée tirée, le serment prononcé. Tous pour un, un pour tous. Quatre mots qui ont traversé deux siècles sans perdre une once de leur force. C’est pour qu’ils continuent à les traverser que nous avons rouvert ce livre.

Athelis Éditions


Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, Athelis Éditions, ISBN 979-8257684449. Disponible sur Amazon et sur le site de l’éditeur.

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