L’affaire Blaireau de Alphonse Allais
Pourquoi nous rééditons L’Affaire Blaireau
Note de l’éditeur sur le seul roman d’Alphonse Allais, paru en 1899 et trop souvent oublié
Il y a des écrivains que la postérité range dans une case et n’en sort plus. Alphonse Allais en est l’exemple parfait. On le connaît — quand on le connaît encore — comme l’humoriste du Chat noir, l’inventeur du vers holorime, l’auteur de tableaux monochromes parodiques (Récolte de la tomate sur le bord de la mer Rouge par des cardinaux apoplectiques), l’homme du calembour et du conte court tirés à la chaîne pour les journaux satiriques de la Belle Époque. C’est juste, mais c’est terriblement réducteur. Allais n’est pas seulement le farceur génial qu’on a retenu : c’est aussi un romancier — un seul roman, mais quel roman — et c’est ce livre, L’Affaire Blaireau, paru en 1899, que nous avons choisi de remettre en circulation aujourd’hui chez Athelis Éditions.
Un livre que tout le monde croit connaître
Si le titre vous dit quelque chose, c’est probablement à cause du film d’Yves Robert sorti en 1958, Ni vu ni connu, où Louis de Funès campe un Blaireau resté dans toutes les mémoires. L’adaptation est célèbre, drôle, fidèle à l’esprit, mais elle a fini, comme souvent, par éclipser le livre. On se souvient du film, on a oublié le roman. C’est précisément pour cette raison que nous avons voulu le rééditer : L’Affaire Blaireau mérite mieux que d’être réduit à la note de bas de page d’un long métrage avec de Funès. C’est un texte autonome, drôle, court, méchamment bien troussé, qui se lit en un après-midi et laisse un goût durable.
L’argument
L’histoire est simple et l’on pourrait la tenir en trois phrases. Montpaillard est, selon son maire M. Dubenoît, « la commune la plus tranquille de France » — et le maire n’a qu’une obsession : que cela continue. Un soir, le garde champêtre Parju se fait molester par un rôdeur qui escaladait le mur d’une propriété. Le maire désigne immédiatement le coupable : ce ne peut être que Blaireau, le braconnier local, l’homme libre que toute la commune désapprouve officiellement et dont chacun, en privé, achète le gibier. Blaireau est condamné à trois mois de prison sans la moindre preuve. Sauf que Blaireau, cette fois, n’y est pour rien. Le vrai coupable est un certain Jules Fléchard, gentilhomme campagnard ridicule qui escaladait le mur des de Chaville pour aller voir la jeune Arabella, dont il est amoureux. À partir de cette petite erreur judiciaire, tout le village va se déchaîner, le pays s’en mêler, la presse s’enflammer, on rêvera de renverser le gouvernement, et le pauvre Blaireau, brigand devenu martyr de l’iniquité républicaine, deviendra malgré lui un héros national — assez confortable, du reste, pour qu’il n’ait nulle envie de sortir de sa cellule.
Une satire en dentelle
Allais publie ce livre en 1899. La date n’est pas anodine. La France entière vit alors au rythme de l’affaire Dreyfus, des condamnations, des révisions, des procès en cascade, des manifestations, des duels, des journaux qui s’arrachent. Les mots « erreur judiciaire » sont sur toutes les lèvres. Et voilà qu’Allais, qui se tenait délibérément à l’écart des camps, écrit un petit roman dans lequel une « erreur judiciaire » provinciale et ridicule fait basculer un village entier dans la fureur et déclenche une affaire d’État. Faut-il y voir une parodie directe de Dreyfus ? Une critique de la fièvre publique, plus que des camps eux-mêmes ? Une moquerie générale de la facilité avec laquelle une société peut s’emballer pour un fait divers ? Sans doute un peu de tout cela, et c’est pourquoi le livre échappe aux étiquettes commodes. Allais ne plaide pour personne ; il observe le phénomène d’emballement collectif avec un œil narquois et terriblement contemporain. Lisez-le aujourd’hui, à l’âge des polémiques quotidiennes et des indignations à la chaîne : vous trouverez le livre étonnamment frais.
Tout le monde en prend pour son grade
Le grand plaisir de L’Affaire Blaireau, c’est qu’aucun personnage n’est épargné. Le maire Dubenoît, brave homme borné, est un monument de bêtise satisfaite. Le garde champêtre Parju, dévoué jusqu’à la servilité, ferait des rondes même dans son sommeil. La famille de Chaville, aristocrates de province « braves gens, quelconques, riches », vit dans une bulle de mondanités. Mlle Arabella de Chaville est une jeune fille « plutôt romanesque » — formule délicieuse qui annonce qu’elle va faire des bêtises. Jules Fléchard, le coupable réel, est l’amoureux transi et ridicule par excellence, dont le visage prend, dès qu’une contrariété survient, « ce ton gris, plombé, pâle indice certain des pires détresses morales ». Maître Guilloche, l’avocat, sent venir l’occasion en or. Le baron de Hautpertuis, mondain désœuvré, organise une fête de bienfaisance pour la « pauvre victime » de l’iniquité judiciaire avec l’enthousiasme qu’on met aux divertissements d’été. Et Blaireau lui-même, au centre du tableau, traverse tout cela avec une placidité paysanne et un sens aigu de ses intérêts : si la prison est confortable et lui assure le gîte, le couvert et bientôt la célébrité, pourquoi diable s’en plaindrait-il ? Allais a compris, avant beaucoup, que les héros sont rarement ceux qui demandent à l’être.
Une langue de joaillier
On a tort, vraiment, de réduire Allais à un humoriste. C’est aussi, et peut-être surtout, un styliste. La phrase d’Allais est précise, élégante, ouvragée, pleine de fausses solennités et de ruptures de ton calculées au millimètre. Il y a chez lui un goût XVIIIᵉ siècle pour la périphrase, qu’il manie avec la malice d’un Voltaire de cabaret. Les titres mêmes des chapitres sont une fête à eux seuls : « Dans lequel on fera connaissance : 1° de M. Jules Fléchard, personnage appelé à jouer un rôle assez considérable dans cette histoire ; 2° du nommé Placide, fidèle serviteur mais protagoniste, dirait Bauër, de onzième plan, et 3° si l’auteur en a la place, du très élégant baron de Hautpertuis. » C’est du Diderot des Bijoux indiscrets passé au siphon du Chat noir. Et la fin du roman, célèbre à juste titre, contient l’une des phrases les plus parfaites du français de fin de siècle : « Ils n’eurent pas beaucoup d’enfants, mais ils furent bien heureux tout de même, ce qui est moins encombrant. » Un coup de pied dans le conte de fées, une morale renversée, une mécanique d’horloger : tout Allais est là.
Une dédicace, un compagnon, un univers
Le livre s’ouvre sur une dédicace à Tristan Bernard, dans laquelle Allais raconte un voyage qu’ils firent ensemble au tombeau de Chateaubriand, sans qu’on sache trop si c’était un pèlerinage ou « le résultat d’un pari de douze déjeuners ». Cette ouverture donne le ton : on entre dans un univers de complicité parisienne, de cafés, de blagues entre amis écrivains, de fumisterie élégante. Allais appartenait à cette génération extraordinaire qui faisait passer la littérature française par le détour du music-hall, du journal humoristique, du cabaret artistique — Charles Cros, Tristan Bernard, Allais lui-même, Pierre Mac Orlan plus tard, et toute la lignée jusqu’à Boris Vian. L’Affaire Blaireau est un échantillon précieux de ce moment où le rire n’était pas considéré comme une déchéance littéraire, mais comme une forme aussi noble qu’une autre. Nous le republions parce qu’il appartient à cette tradition que nous aimons et que nous voulons faire vivre : la littérature qui ne se prend pas au sérieux pour mieux dire des choses sérieuses.
Pourquoi le rééditer aujourd’hui
Il faut dire un mot, pour finir, du sens de notre démarche. Republier un classique du domaine public n’est pas un geste neutre. Le texte d’Allais est disponible gratuitement sur Wikisource, sur Gallica, en versions numériques de qualité variable, dans de multiples éditions de poche plus ou moins soignées. Pourquoi en proposer une de plus ? Parce qu’un texte n’est pas seulement une suite de mots : c’est aussi un objet, une mise en page, une typographie, une attention portée au lecteur. Nous avons composé cette édition avec le même soin que nous mettons à toutes nos productions chez Athelis : justification serrée, coupure de mots maîtrisée, ponctuation française rigoureuse — espaces insécables, guillemets à la française, tirets cadratins, italiques préservés — et un format pensé pour la main et pour l’œil. Lire Allais, ce n’est pas seulement avoir accès au texte ; c’est aussi pouvoir le lire dans un livre que l’on a plaisir à tenir.
Et puis il y a une raison plus profonde. Allais glisse, doucement, hors du paysage culturel français. On ne l’enseigne plus guère. Les jeunes lecteurs ne le rencontrent presque jamais. Or il fait partie de ce que la langue française a produit de plus original, de plus libre, de plus résistant à l’esprit de sérieux. Le rééditer, c’est lui redonner une chance d’être trouvé sur une étagère, choisi pour un cadeau, ouvert un soir d’été. C’est aussi, à notre modeste niveau, prendre acte du fait qu’une littérature n’existe que si quelqu’un la fait circuler.
Pour qui
L’Affaire Blaireau est un livre court — vous le lirez en deux ou trois soirées — et c’est un livre généreux : il fait rire, il fait sourire, il égratigne sans méchanceté, il célèbre l’esprit français dans ce qu’il a de plus mordant et de plus tendre à la fois. Il s’adresse à ceux qui aiment la prose ouvragée du XIXᵉ siècle finissant, aux amateurs de Courteline et de Feydeau, à ceux qui ont aimé le film avec de Funès et veulent en découvrir la matrice, à tous ceux qui pensent que la satire bien faite vaut mieux que les longs discours. Il s’adresse aussi, et peut-être surtout, à ceux qui ne connaissent pas Allais et à qui nous voudrions, par ce petit livre, donner envie d’aller plus loin — vers les contes, vers les recueils, vers l’œuvre étrange et brève d’un homme qui mourut à cinquante et un ans en plaisantant jusqu’au bout.
Refermez le livre. Le braconnier rentre chez lui, le maire dort tranquille, le village est redevenu « la commune la plus tranquille de France ». Tout est bien qui finit bien, comme il convient à une bonne farce. Mais quelque chose, dans ce calme retrouvé, ressemble étrangement à un sourire — celui d’Allais, posé là pour la postérité, à ceux qui sauront le voir.
— Athelis Éditions
Alphonse Allais, L’Affaire Blaireau, Athelis Éditions. Disponible sur Amazon et sur le site de l’éditeur.



Laisser un commentaire