La conspiration
La Conspiration Paul Nizan — Athelis Éditions, 2026 (ISBN 978-2-5405-8083-8) (Première édition : Gallimard, 1er juillet 1938. Prix Interallié 1938)
Paul Nizan : une vie interrompue
Paul Nizan naît le 7 février 1905 à Tours et meurt au combat le 23 mai 1940 à Recques-sur-Hem dans le Pas-de-Calais. Romancier, philosophe et journaliste, il s’engage au Parti communiste français dont il devient l’un des principaux intellectuels dans les années 1930, avant de le quitter en 1939 à la suite du pacte germano-soviétique. Cette rupture, qui exige de lui une intégrité rare dans ce milieu, lui coûtera sa réputation posthume : bien qu’il ait été tué au cours de la retraite de Dunkerque, ses livres sont retirés à la Libération du comptoir des Écrivains combattants, le Parti communiste répandant le bruit que son ancien porte-parole n’est au fond qu’un traître émargeant au ministère de l’Intérieur. Louis Aragon participe activement à cette marginalisation avec son roman Les Communistes (1949), dans lequel Nizan apparaît sous les traits du policier Orfilat.
Il faut attendre 1960 et la réédition d’Aden Arabie, précédé d’une préface de Sartre, pour voir Nizan opérer une deuxième entrée triomphale dans la littérature française. La phrase d’ouverture — « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie » — deviendra l’un des slogans des étudiants en mai 68. Ce destin posthume, fait d’occultation et de résurrection, confère à La Conspiration une aura particulière : c’est l’œuvre d’un homme qui a tout misé, et qui a tout perdu.
Un roman-testament
La Conspiration, publiée chez Gallimard en 1938 et couronnée du prix Interallié, devait constituer le prologue d’un ensemble romanesque sur le communisme des années trente. Mais en l’absence du second volet, La Soirée à Somosierra, dont le manuscrit fut perdu en 1940 durant la bataille de Dunkerque au cours de laquelle Nizan trouva lui-même la mort, le roman échappe en partie au roman à thèse qu’il aurait pu devenir pour se développer sur plusieurs plans : l’histoire d’une conspiration avortée, une éducation amoureuse, la généalogie d’un traître, la chronique d’une génération. C’est le troisième et dernier roman de Nizan, mais un dernier roman qui se lit comme un commencement interrompu — salué par Sartre comme son chef-d’œuvre.
Structure et dispositif narratif
Le récit commence en juin 1928. Un groupe d’amis de l’ENS, voulant agir pour la révolution sans s’engager de façon trop forte — sans adhérer au Parti communiste, ni devenir anarchistes —, décide de créer une revue marxiste qu’ils appelleront La Guerre civile. La revue est effectivement fondée en novembre, grâce aux fonds fournis par Rosenthal. Mais ils s’aperçoivent que faire une revue révolutionnaire n’est pas tellement révolutionnaire, parce que les autorités se moquent de ce qu’écrivent les intellectuels pour d’autres intellectuels. Rosenthal décide alors de passer à un engagement plus radical, parce que plus dangereux : il s’oriente vers l’espionnage.
Le roman se construit en trois parties d’une logique implacable. La première, La conspiration, expose le groupe et son projet collectif. La deuxième, Catherine, plonge dans le drame intime de Rosenthal, épris de sa belle-sœur, et qui finira par se suicider. La troisième, Serge, est la confession de Pluvinage, personnage obscur issu d’un milieu plus modeste que ses camarades, qui trahit un dirigeant communiste à la police — la généalogie d’un traître que Nizan construit avec une précision clinique et une absence totale de complaisance.
Ce dispositif en trois temps n’est pas un simple effet de symétrie. Il dit quelque chose d’essentiel sur la structure de l’échec : l’aventure collective s’effondre d’abord par vacuité (la conspiration n’aboutit à rien), puis par orgueil (Rosenthal projette sur Catherine ses illusions révolutionnaires et meurt de leur refus), enfin par ressentiment social (Pluvinage trahit par complexe d’infériorité). Trois formes d’impuissance, trois anatomies de la défaite.
Style et poétique
C’est peut-être dans la langue que Nizan se révèle le plus grand. Son écriture est d’une densité rare : précise, acide, toujours en tension entre l’analyse marxiste et la sensualité des choses. La description du Paris estudiantin des années 1920 — les nuits de juillet rue Claude-Bernard, les terrasses des Gobelins, les appartements entrevus de loin — est d’une justesse et d’une poésie sèche qui n’appartient qu’à lui. Avec un art remarquable de la narration, Nizan restitue l’atmosphère de ces années à mi-chemin entre deux guerres, dans un Paris qu’il excelle à peindre comme rarement cela a été fait.
La narration mêle le récit à la troisième personne avec des insertions de lettres, de journaux intimes, de confessions — procédé qui permet à Nizan de multiplier les points de vue sur ses personnages sans jamais les absoudre. Comme dans L’Éducation sentimentale, il réussit à désosser la conscience des jeunes intellectuels de son époque. Mis à l’épreuve par cette indispensable transition entre l’adolescence et l’âge adulte, les enfants de la bourgeoisie parisienne se débattent contre leur entourage. Leur adhésion aux idées révolutionnaires est sans cesse mise en doute : ne serait-elle qu’un alibi pour ranger dans un tiroir leurs problèmes existentiels ?
Filiations et influences
On voit de quelle filiation se réclame Nizan : on pense bien sûr aux Faux-Monnayeurs de Gide, mais aussi à ces romans des années trente — L’Ordre de Marcel Arland, Le Scandale de Pierre Bost — fourmillant de jeunes intellectuels qui ne doutent plus du dépérissement de leur classe et cherchent à tâtons la voie d’une libération personnelle. La comparaison avec Gide est éclairante mais doit être nuancée : là où les personnages des Faux-Monnayeurs flottent dans un monde de représentations et de contrefaçons esthétiques, ceux de Nizan se débattent contre une réalité historique bien précise — la montée des fascismes, la question du Parti, la trahison possible. L’ironie gidienne devient chez Nizan une ironie marxiste : il juge ses personnages non au nom d’une morale individuelle mais au nom de ce qu’ils auraient pu être s’ils avaient su choisir.
La comparaison avec L’Agent secret de Conrad a également été avancée pour décrire la conspiration aussi vaine que mortelle dans laquelle Rosenthal entraîne ses amis — rapprochement qui éclaire le grotesque de l’aventure : comme chez Conrad, la conspiration révèle moins la force de ceux qui la mènent que leur incapacité à mesurer le gouffre entre leurs ambitions et la réalité du monde.
Réception et impact
Publié en 1938, La Conspiration obtient le prix Interallié et est immédiatement salué par la critique la plus exigeante. Walter Benjamin, dans ses comptes rendus pour l’Institut de recherche sociale de Francfort, en fait une lecture attentive et élogieuse — double adoubement, prix français et attention du philosophe allemand le plus rigoureux de l’époque, qui témoigne de la stature immédiate du livre. Sartre, dans sa préface à l’édition anglaise, salue en lui un témoignage dur et vrai à une époque où les jeunes se regroupent et se congratulent. Le critique américain John Weightman, dans la New York Review of Books, y voit une évocation délicate, parfois lyrique, de l’atmosphère et des attitudes de la fin des années vingt — une véritable œuvre littéraire.
Pour les collectionneurs, les éditions originales Gallimard de 1938 constituent les pièces maîtresses de la bibliophilie Nizan — un marché étroit mais fidèle, animé par les travaux universitaires consacrés à l’auteur, notamment la revue Aden, organe du Groupe interdisciplinaire d’études nizaniennes. L’édition Athelis Éditions de 2026, sobre et rigoureuse, s’inscrit dans la même logique de diffusion que les rééditions Gallimard en collection « Folio » depuis 1973 : rendre accessible un texte qui ne devrait pas rester confidentiel.
Conclusion
La Conspiration est l’un des grands romans politiques français du XXe siècle — et l’un des moins lus à la mesure de ce qu’il vaut. Il dit quelque chose d’irremplaçable sur ce que c’est que d’avoir vingt ans dans une époque de catastrophe imminente, de vouloir changer le monde sans savoir encore ce que le monde exige de ceux qui prétendent le changer. L’interrogation toujours lancinante dans l’œuvre de Nizan — comment sort-on de sa jeunesse ? — n’a jamais reçu de réponse plus acérée, ni plus mélancolique.
Nizan est mort à trente-cinq ans, en uniforme, interprète auprès de l’armée anglaise, quelques semaines après avoir démissionné du Parti qu’il avait servi dix ans. Il n’a pas eu le temps de vieillir, de se trahir, de se réconcilier. C’est peut-être pourquoi son œuvre garde cette fraîcheur particulière des choses inachevées — et pourquoi La Conspiration, roman des impuissances et des défaites, reste, contre toute attente, un livre vivant.
Références
- Paul Nizan, La Conspiration, Gallimard, 1938 ; réédition Folio, 1973 ; Athelis Éditions, 2026.
- Jean-Paul Sartre, préface à Aden Arabie, Maspero, 1960 ; préface à l’édition anglaise de The Conspiracy, University of Chicago Press, 1988.
- Walter Benjamin, comptes rendus pour l’Institut de recherche sociale de Francfort, 1938, reproduits dans Écrits français, Gallimard, 1991.
- John Weightman, New York Review of Books, recension de The Conspiracy.
- Annie Cohen-Solal & Henriette Nizan (éd.), Paul Nizan, intellectuel communiste, Maspero, 1979.
- W. D. Redfern, Paul Nizan : Committed Literature in a Conspiratorial World, Princeton University Press, 1972.
- Revue Aden — Paul Nizan et les années trente, Groupe interdisciplinaire d’études nizaniennes, parutions annuelles.
Critique rédigée à partir de l’édition Athelis Éditions, 2026, et de sources critiques consultées en mars 2026.



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